La loyauté n’existe que si on est libre de partir
On ne peut pas partir, on n’ose pas parler. Alors on se tait.
Cet article ne fait pas partie de la série sur le système de santé québécois. C’est une réflexion parallèle, née d’une frustration que la plupart des professionnels réglementés au Québec reconnaîtront.
Le moment où on apprend à se taire
L’exemple qui suit est fictif, mais le raisonnement est réel.
Vendredi soir, 20h45. La pharmacie ferme dans quinze minutes. Un patient régulier se présente. Ses ordonnances d’opiacés pour douleur chronique sont échues depuis deux jours. C’est la deuxième fois que la pharmacie les prolonge. Le médecin traitant ne répond pas au téléphone, ne répond pas aux fax. Le patient dit qu’il a mal. Sa douleur n’est pas contrôlée. On est vendredi soir, la fin de semaine commence.
Je sais ce que je devrais évaluer : est-ce que ce patient est stable? Est-ce que je prolonge encore? Est-ce que j’ajuste la dose? Cliniquement, c’est un cas qui demande du jugement. Un patient en douleur non contrôlée, un prescripteur injoignable, une fin de semaine qui commence.
Mais ce n’est pas ça qui me passe par la tête en premier. Ce qui me passe par la tête, c’est : comment le syndic verrait-il ça? Est-ce que prolonger des opiacés une troisième fois sans contact avec le prescripteur, c’est défendable? Est-ce que si le patient fait une mauvaise utilisation pendant la fin de semaine, c’est moi qui va être tenu responsable? Est-ce que ma documentation est assez blindée?
Je fais mon évaluation clinique. Je prends ma décision. Mais le réflexe de peur était là avant le réflexe clinique. C’est ça le problème.
Ce que ça fait, un système sans sortie
Au Québec, si vous êtes pharmacien, vous devez être membre de l’Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ). Pas d’adhésion, pas de droit de pratique.[1] Vous ne pouvez pas quitter l’Ordre et continuer à exercer. Il n’existe pas d’ordre concurrent, pas de certificateur alternatif, pas d’autre voie pour pratiquer la pharmacie au Québec. C’est l’OPQ ou rien.
L’Ordre rédige ses propres règlements. Le syndic enquête et porte des accusations. Le conseil de discipline juge selon les règles que l’Ordre a lui-même écrites.[2] C’est comme si le législateur, le procureur et le juge étaient la même personne. Montesquieu appelait ça la fin de la liberté.
Pendant des années, la plupart des pharmaciens se sont tus. Pas parce qu’ils approuvaient le système. Parce qu’ils avaient peur. Le syndic peut ouvrir une enquête, le conseil de discipline peut condamner et sanctionner, et le pharmacien n’a aucune alternative. Il n’y a qu’un seul ordre, qu’un seul syndic, qu’un seul conseil de discipline. Si tu es en désaccord avec le système, tes options sont : te taire ou abandonner ta profession.
Mais la grogne monte. De plus en plus de pharmaciens disent haut et fort qu’ils sont tannés. Tannés du syndic, tannés d’un ordre qui s’autorégule sans contre-pouvoir réel, tannés d’un conseil de discipline qui acquitte rarement et conteste encore moins les accusations du syndic. Le sentiment qui circule dans la profession, c’est celui d’un système fermé sur lui-même, où le résultat est décidé d’avance.
Un économiste avait un mot pour ça
En tentant de comprendre notre situation professionnelle, je suis tombé sur un concept développé par Albert Hirschman (économiste germano-américain, 1915-2012).[3]
Son modèle est simple. Face à une institution qui se dégrade, un individu a trois options.
Il part - c’est la défection, le mécanisme du marché de l’emploi.
Il proteste - c’est la prise de parole, le mécanisme démocratique.
Ou
Il reste malgré son insatisfaction - c’est la loyauté.
Attention : quelqu’un qui reste parce qu’il est satisfait n’est pas loyal au sens de Hirschman. Il est juste content.
La loyauté, selon Hirschman, c’est rester malgré une insatisfaction, parce qu’on tient à l’institution et qu’on espère que les choses vont s’améliorer. C’est ce qui fait qu’un employé insatisfait choisit de rester et de se battre pour améliorer son milieu de travail au lieu de remettre sa démission. C’est un attachement qui retarde la défection.
Mais cette logique repose sur une présupposition : la défection doit rester possible. La loyauté est un choix seulement si on peut aussi choisir de partir. Sans cette possibilité, la loyauté n’est plus un choix. C’est une prison.
Hirschman reconnaît que quand un individu ne peut ni partir ni se faire entendre, c’est un signe d’oppression. Mais il s’arrête là. Il ne se demande pas ce que la loyauté devient dans cette situation. Il traite ces cas comme des anomalies et passe à autre chose.
C’est exactement là que j’ai bloqué. Parce que ce qu’il appelle des “anomalies”, c’est le fonctionnement normal de mon quotidien professionnel.
La pièce manquante
Si on ne peut pas s’enfuir et qu’on n’ose pas protester, que reste-t-il?
On se tait. On reste, mais pas parce qu’on tient à l’institution. On reste parce qu’on n’a pas le choix. La loyauté ne disparaît pas. Elle se transforme en quelque chose de toxique.
J’appelle ça la loyauté défensive.
La loyauté défensive, c’est quand un professionnel modifie sa pratique non pour mieux servir son patient, mais pour réduire son propre risque disciplinaire. Le réflexe de peur avant le réflexe clinique.
L’ingénieur qui ajoute des marges de sécurité absurdes non par prudence, mais par peur d’un comité disciplinaire. Le psychologue qui refuse de toucher à certains sujets en thérapie, non par jugement clinique, mais parce que son ordre a décidé que ces sujets étaient problématiques.[4] Le même mécanisme partout. Le professionnel réduit sa surface d’attaque au lieu de servir sa mission.
L’inversion du mandat
Le mandat officiel des ordres professionnels au Canada est la “protection du public”.[5] Réfléchissez à ce que la loyauté défensive veut dire concrètement.
Un professionnel qui choisit l’option la plus conservative, pas parce que c’est mieux pour le patient, mais parce que c’est plus sécuritaire pour sa carrière. Une pratique qui se bureaucratise tranquillement, où le réflexe n’est plus “qu’est-ce qui est le mieux pour ce patient?” mais “qu’est-ce qui ne me mettra pas dans le trouble?”.
En médecine, on connaît bien le phénomène. La médecine défensive, prescrire des tests inutiles, éviter des interventions justifiées mais risquées, documenter pour se protéger plutôt que pour soigner, est un problème documenté depuis des décennies.[6] Mais on ne l’a jamais nommé pour ce qu’il est : le résultat prévisible d’un monopole institutionnel qui a fermé la défection et la prise de parole en même temps.
Le mandat de protection du public finit par produire son exact contraire.
Ce qui commence à bouger
L’Alberta a adopté en décembre 2025 le Regulated Professions Neutrality Act (Bill 13).[7] C’est la première loi au Canada qui limite le pouvoir des ordres professionnels sur plusieurs fronts en même temps. La loi restreint la capacité des ordres à discipliner leurs membres pour des propos et des comportements tenus hors du travail. Elle limite les formations obligatoires à ce qui est directement lié à la compétence professionnelle et à l’éthique. Elle impose un standard de révision judiciaire plus strict, ce qui veut dire que les tribunaux cessent de déférer aux décisions des ordres et exercent leur propre jugement indépendant. La loi s’applique à plus de 100 professions réglementées.
Ce n’est pas une restauration de la défection. Ce n’est pas non plus une restauration complète de la prise de parole. Mais c’est une reconnaissance législative que les ordres sont allés trop loin. Ce qui est frappant, c’est que cette réforme ne vient pas de l’intérieur. Les ordres ne se réforment pas d’eux-mêmes.
Bruce Pardy (professeur de droit, Queen’s University) décrit le phénomène plus large comme la délégation du pouvoir législatif par les parlements à des organismes non élus, ce qu’il appelle la “paresse législative”.[8] Les parlements transfèrent leur responsabilité, les ordres accumulent le pouvoir, et les professionnels paient la facture en silence.
La question n’est pas de savoir si les ordres professionnels devraient exister. C’est de savoir si une institution qui concentre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, financée par les cotisations obligatoires de ses propres membres, sans contre-pouvoir externe, peut éviter de produire la loyauté défensive.
L’architecture du système rend la réponse prévisible. Le problème n’est pas les individus. C’est la structure.
Les pharmaciens sont de plus en plus nombreux à dénoncer l’OPQ et le syndic. Mais personne ne nomme la cause de cet excès de zèle : la concentration des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire dans un seul organisme, rendue possible par un Parlement qui a préféré déléguer plutôt que légiférer.
En déléguant la régulation aux ordres, le Parlement a aussi délégué la justice.
Le professionnel accusé se retrouve jugé par un système para-judiciaire interne à l’institution même qui l’accuse, et la plupart n’ont pas les moyens de porter leur cause devant un vrai tribunal.
Ce sont ces conditions qui permettent aux ordres d’accumuler tous les pouvoirs, de devenir autoritaires, et ultimement de nuire au public qu’ils prétendent protéger en provoquant chez leurs membres une peur de pratiquer pleinement leur profession.
C’est ça qu’il faut changer. Pas le syndic. Le système qui lui donne ce pouvoir sans garde-fou.
Dans le prochain article, j’utiliserai le cadre de l’économiste Thomas Sowell pour répondre à une question simple : pourquoi les bonnes intentions réglementaires produisent-elles si souvent le contraire de leur objectif?
Notes
[1] Code des professions du Québec, art. 32 et suivants.
[2] L’ordre rédige ses normes de pratique (législatif), le syndic enquête et accuse (exécutif), le conseil de discipline juge (judiciaire). Bruce Pardy identifie cette concentration comme l’“Unholy Trinity” de l’État administratif canadien. Voir Pardy, “Professions Are the Cartels of Our Managerial Age”, Epoch Times, octobre 2023.
[3] Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty (Harvard University Press, 1970), traduit en français sous le titre Défection et prise de parole (1972).
[4] Situations fictives pour illustrer le mécanisme.
[5] Code des professions du Québec, art. 23.
[6] Studdert et al., “Defensive Medicine Among High-Risk Specialist Physicians in a Volatile Malpractice Environment”, JAMA, 2005.
[7] Regulated Professions Neutrality Act (Bill 13), sanctionné le 11 décembre 2025 par l’Assemblée législative de l’Alberta.
[8] Bruce Pardy, entrevue Pardy-Peterson, podcast épisode 442. Pardy, op. cit.
Alexandre est pharmacien propriétaire à Québec. Il écrit sur la santé, la gouvernance et les systèmes qui fonctionnent … ou pas.

