La méfiance coûte plus cher que la confiance
Ce que la loi 2 révèle sur notre façon de diriger
En octobre 2025, le gouvernement du Québec a adopté la loi 2 pour forcer les médecins à performer. Deux mois plus tard, il a reculé sur presque tout — et payé 435 millions de plus. C’est ce qui arrive quand on gouverne par la méfiance: fuite des talents, effets pervers, coûts explosifs. Or, le même paradigme de contrôle étouffe la pharmacie communautaire au Québec depuis des décennies. Voici pourquoi je fais le choix inverse dans ma pharmacie — et pourquoi ça fonctionne.
Il existe deux façons de gouverner une organisation.
La première part du principe que les gens vont tricher, abuser ou mal performer si on ne les surveille pas. Donc on construit des contrôles coercitifs.
La deuxième part du principe que la plupart des gens veulent bien faire. Donc on construit des systèmes qui permet et supportent l’excellence.
Peter Drucker, le père du management moderne, a passé sa vie à observer ce que ces deux visions produisent concrètement. Ses conclusions sont sans équivoque.
Deux paradigmes, deux résultats
Paradigme A: Gouverner pour contrôler les méfaits
Présomption: Les gens vont tricher, abuser ou mal performer si on ne les surveille pas.
Ce que ça produit:
Prolifération des contrôles — Chaque problème génère une nouvelle règle, un nouveau formulaire, une nouvelle approbation, un nouvel audit.
Déresponsabilisation — “J’ai suivi le protocole” remplace “J’ai fait ce qui était bien ou requis.”
Fuite des talents — Les plus performants partent (trop de friction), et le système protège ceux qu’il devrait challenger.
Innovation tuée — Innover = faire quelque chose de nouveau = risque de non-conformité.
On n’innove pas et les esprits créatifs, ceux qui voient des solutions là où d’autres voient des contraintes, vont chercher leur exutoire ailleurs — dans des provinces où on les supportera plutôt que de les réprimer.
On perd les individus qui veulent moderniser nos pratiques Québécoises
On dissuade les meilleurs innovateurs des autres provinces et pays à venir au Québec versus d’autres société plus encourageante et accueillante à leur endroit.
Coûts administratifs explosifs — Une armée de gens pour surveiller, auditer, approuver, documenter. C’est l’inversion de la pyramide : quand l’appareil de contrôle devient plus imposant que l’appareil de production.
Les universités américaines en sont l’exemple caricatural — entre 1975 et 2005, le nombre d’administrateurs a augmenté de 85%, et le nombre de personnel administratif de 240%, alors que le corps professoral suivait à peine la croissance des inscriptions. [21]
Le réseau de la santé québécois suit la même trajectoire :
entre 2000 et 2010, le personnel administratif a crû de 52% et les cadres de 30%, pendant que le personnel soignant n’augmentait que de 6%.[22]
Malgré les réformes successives qui promettaient de « sabrer dans la bureaucratie », la tendance s’est maintenue — en 2025, la nouvelle agence Santé Québec compte 12% plus de hauts dirigeants qu’avant la réforme, et la masse salariale de ses dirigeants a presque doublé en un an. [23]
Prophétie auto-réalisatrice — Vous traitez les gens comme des incompétents paresseux potentiels, ils finissent par agir comme tels.
Paradigme B: Gouverner pour faciliter les bienfaits
Présomption: La plupart des gens veulent bien faire. Notre rôle de dirigeant est de leur donner les moyens d’exceller.
Ce que ça produit:
Structures légères — Peu de règles, mais claires. On gère les exceptions, pas la norme.
Responsabilisation — Les gens sont propriétaires de leurs résultats, pas de leur conformité.
Attraction des talents — Les performants veulent de l’autonomie. Ils viennent là où on leur fait confiance.
Innovation naturelle — L’échec est toléré, l’inertie ne l’est pas.
Coûts administratifs faibles — Moins de surveillants, plus de producteurs.
Cercle vertueux — Vous me faites confiance, je veux mériter cette confiance.
Ce que Drucker nous enseigne
“Management is about human beings. Its task is to make people capable of joint performance, to make their strengths effective and their weaknesses irrelevant.”[1]
Pas pour surveiller les faiblesses.
“What gets measured gets managed.”[2]
Si vous mesurez la conformité, vous obtenez de la conformité. Si vous mesurez l’impact, vous obtenez de l’impact.
“Culture eats strategy for breakfast.”[3]
Une organisation bâtie sur la méfiance produira de la méfiance, peu importe ses objectifs déclarés.
Ces principes semblent évidents. Pourtant, le Québec vient de démontrer en temps réel ce qui arrive quand on les ignore.
La loi 2: un cas classique du Paradigme A
En octobre 2025, le gouvernement du Québec a adopté sous bâillon la loi 2, visant à réformer la rémunération des médecins.[4]
Ce que la loi contenait
Rémunération liée à des cibles de performance — 10-15% de la paye conditionnelle à l’atteinte d’indicateurs imposés
Système de “pastilles de couleur” — Classification des patients par vulnérabilité pour moduler la rémunération
Réduction drastique des actes facturables — De 275 actes reconnus à 9
Surveillance de l’assiduité — Mécanismes pour surveiller et dénoncer les médecins
Interdiction des moyens de pression — Sous peine de lourdes pénalités financières
Pouvoir du ministre de modifier les ententes par voie réglementaire — Sans négociation[5]
Le message implicite aux médecins
“Vous ne faites pas votre travail correctement. Vous ne prenez pas assez de patients. Vous choisissez les cas faciles. Vous êtes lents. Vous abusez du système. Donc on va vous surveiller, vous contraindre, vous pénaliser et vous forcer à performer selon nos standards.”
C’est le Paradigme A dans sa forme la plus pure.
Les conséquences — exactement ce que Drucker aurait prédit
Fuite des talents: Depuis le 1er octobre 2025, plus de 200 médecins québécois ont demandé un permis de pratique en Ontario, contre 19 l’année précédente pour la même période.[6] Au Nouveau-Brunswick, les demandes ont été dix fois plus nombreuses qu’aux mois précédents.[7]
Mais le vrai coût n’est pas celui qu’on mesure. C’est celui qu’on ne verra jamais.
Le médecin qui aurait formé la prochaine génération. Le diagnostic précoce qui n’a pas été posé. L’innovation qui n’a pas émergé parce que celui qui l’aurait portée a décidé de pratiquer maintenant en Ontario.
Les recherches sur la performance professionnelle montrent que dans les domaines où le jugement compte — médecine, ingénierie, recherche — les meilleurs individus produisent souvent 5 à 10 fois plus de valeur que la moyenne.[20] Un médecin exceptionnel ne voit pas simplement plus de patients — il pose les bons diagnostics plus vite, évite les cascades d’investigations inutiles et élève le niveau de toute son équipe. Sa contribution n’est pas linéaire. Elle est multiplicatrice. Quand le système le pousse dehors, on ne perd pas simplement un individu doué. On perd tout son impact futur.
Quantité vs. qualité: Le Collège des médecins du Québec lui-même avertissait qu’une approche basée sur la performance chiffrée pousse les médecins à prioriser la quantité au détriment de la qualité.[9]
Le recul inévitable
Moins de deux mois après l’adoption de la loi, le gouvernement a dû reculer sur presque tout:[10]
Abandon des pénalités financières en cas de non-atteinte des cibles
Abandon de l’obligation d’affilier 100% de la population
Abandon du pouvoir du ministre de modifier les ententes unilatéralement
Abandon du système de “pastilles de couleur”
Et en échange? Une bonification de 434,7 millions de dollars pour les médecins de famille — soit 14,5% d’augmentation.[11]
Résultat net : Le gouvernement a reculé sur presque tout et payé 435 millions de plus. C’est le prix de la méfiance.
L’argument qu’on entend souvent… et pourquoi il est trompeur
On va me répondre: “Mais Alex les Québécois vivent vieux! L’espérance de vie est parmi les plus élevées au Canada!”
C’est vrai, mais c’est un sophisme.
Il faut distinguer la santé de la population de la performance du système de soins. Ce n’est pas la même chose.
Ce qui détermine vraiment votre santé
Le rapport Lalonde de 1974, une référence mondiale en santé publique, identifie quatre catégories de déterminants de la santé: la biologie humaine, l’environnement, les habitudes de vie et l’organisation des soins de santé.[12] Les recherches subséquentes ont confirmé que les soins médicaux ne comptent que pour 10-20% de l’état de santé d’une population — le reste dépend des habitudes de vie, de l’environnement et de la génétique.[13]
Autrement dit: si les Québécois vivent vieux, c’est probablement malgré leur système de santé, pas grâce à lui.
En santé malgré le système
Le Québec a un taux d’obésité de 29%, contre 42% à Terre-Neuve-et-Labrador — la province avec la plus faible espérance de vie au pays. Ce n’est pas un hasard : la corrélation entre taux d’obésité et espérance de vie est quasi parfaite d’une province à l’autre. La Colombie-Britannique et le Québec, les deux provinces les moins obèses, sont aussi celles où l’on vit le plus longtemps. Terre-Neuve, la province souffrant le plus d’obésité, ferme la marche avec cinq ans d’espérance de vie de moins.
Les Québécois sont en santé malgré un système qui ne livre pas les soins à temps — pas grâce à lui. Le mérite revient à nos habitudes de vie, pas à nos administrateurs.
L’accessibilité EST une mesure de qualité
Dire “une fois que vous voyez le médecin, il est excellent” est un sophisme si vous devez attendre 20 heures à l’urgence ou 2 ans pour un médecin de famille.
Dissocier la compétence médicale (le geste technique) du délai est une erreur conceptuelle grave. Selon les standards de l’OMS et de l’Institute of Medicine, l’accessibilité n’est pas un bonus — c’est une composante intrinsèque de la qualité.[16]
Les six domaines de la qualité des soins reconnus mondialement placent la rapidité (Timeliness) au même niveau que l’efficacité (Effectiveness) ou la sécurité (Safety).[17]
Pourquoi le délai dégrade-t-il la qualité clinique?
Stade de la maladie: Un cancer opéré au stade 1 (attente courte) n’est pas la même maladie qu’un cancer opéré au stade 3 (attente longue). Le geste chirurgical peut être parfait dans les deux cas, mais le résultat pour le patient est radicalement différent.
Santé mentale et douleur: Attendre 18 mois pour une hanche avec une douleur chronique invalidante est un échec thérapeutique, même si la prothèse est finalement bien posée.
Perte de fonction: Pour un enfant qui attend un orthophoniste ou un psychologue, chaque mois perdu est un retard de développement parfois irrécupérable.
Le Québec selon l’Institut Fraser
L’Institut Fraser mesure deux délais cruciaux dans son rapport annuel Waiting Your Turn: le délai entre le généraliste et le spécialiste, puis le délai entre le spécialiste et le traitement.[18] Sur ces critères, le Québec se classe systématiquement dans le tiers inférieur des provinces canadiennes pour plusieurs spécialités.
Michael Porter de Harvard Business School définit la valeur en santé comme les résultats obtenus pour le patient divisés par les coûts.[24] Le Québec dépense plus de 65 milliards de dollars par année en santé — plus de 1,2 milliard par semaine, soit 42 % du budget provincial.[25] Le problème n’est pas le manque de ressources. Le problème, c’est où vont ces ressources. Le gouvernement se concentre sur le contrôle des comportements : surveiller les médecins, auditer les pharmaciens par la RAMQ, multiplier les formulaires.
Chaque dollar investi dans la surveillance est un dollar qui ne soigne personne. Le patient, lui, regarde les résultats. Est-ce que je vais mieux ? Est-ce que j’ai attendu six mois pour un diagnostic ? Est-ce que quelqu’un m’a écouté ?
Le résultat : un système qui dépense massivement mais qui ne performe pas là où ça compte — dans l’expérience et la santé réelle du patient.
Le verdict: Le système de santé québécois livre un produit de haute qualité avec un service de livraison désastreux et puisque le délai est un critère de qualité, globalement, la qualité est affectée.
Les Québécois performent bien. Le système performe mal.
La réponse du gouvernement? Encore plus de contrôle. Encore plus de surveillance. La loi 2.
C’est le Paradigme A jusqu’au bout.
La pharmacie communautaire: le Paradigme A institutionnalisé
La loi 2 n’est pas un accident isolé. C’est le symptôme d’une philosophie de gouvernance qui imprègne tout le système de santé québécois — et ma profession de pharmacien en est un exemple frappant.
Le Québec: un cas unique au Canada
Au Québec, seul un pharmacien peut être propriétaire d’une pharmacie — une situation unique au Canada. Dans les autres provinces, des chaînes corporatives comme Shoppers Drug Mart ou Walmart peuvent posséder directement des pharmacies.
Le Québec a également son propre système d’examens et d’accréditation, séparé du reste du Canada. Partout ailleurs, les pharmaciens passent l’examen national du Pharmacy Examining Board of Canada (PEBC). Pas au Québec.
Et puis il y a la Loi 25 — le régime de protection des renseignements personnels le plus strict au Canada, avec des amendes pouvant atteindre 25 millions de dollars ou 4% du chiffre d’affaires mondial.
La superposition des organismes de surveillance
En tant que pharmacien communautaire au Québec, je suis surveillé simultanément par:
Organisme—Rôle
Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ)
Syndic, inspections professionnelles, conseil de discipline
RAMQ
Audits de facturation, conformité aux codes, récupération des “trop-payés”
Commission d’accès à l’information (CAI)
Conformité Loi 25, LRSSS, protection des renseignements personnels
MSSS
Cadre réglementaire global, ententes avec l’AQPP de facturation
Santé Canada
Inspections des substances contrôlées
Office des professions du Québec
Supervision du système professionnel
Six organismes différents qui peuvent m’inspecter, m’auditer, m’enquêter, me sanctionner.
Ce que ça donne concrètement
Les ententes de 3 ans: Mes ententes avec l’État ont une durée maximale de 3 ans. Impossible d’innover avec confiance, car impossible de planifier à long terme.
La présomption de fraude: En 2018, le syndic de l’Ordre des pharmaciens du Québec a lancé une enquête massive contre 326 pharmaciens — du jamais vu au Canada. L’accusation : avoir reçu des “avantages non autorisés” de leur grossiste McKesson (maison-mère de Proxim et Uniprix).
Le cœur du litige : un plafond légal de 15 % sur les ristournes de médicaments génériques, établi par le Règlement sur les avantages autorisés à un pharmacien — un règlement découlant de la Loi sur l’assurance médicaments. McKesson versait des sommes additionnelles qui, selon le syndic, constituaient des ristournes déguisées.
Or, la Loi sur l’assurance médicaments prévoit explicitement que c’est la RAMQ — pas l’Ordre — qui enquête sur les avantages non autorisés et qui impose les sanctions. Le syndic s’est arrogé une juridiction économique pour en faire une faute déontologique.
Ces 326 pharmaciens n’avaient pas conçu un stratagème individuel. Ils avaient signé des contrats commerciaux standards proposés par leur grossiste et propriétaire de bannière.
L’approche choisie : enquêter individuellement 326 professionnels, les menacer, et conclure par 1,65 million de dollars en amendes collectives — avec une tache à leur dossier disciplinaire.
Cette enquête massive a mobilisé des ressources considérables du côté de l’Ordre : enquêteurs, avocats, procédures administratives pour 326 dossiers simultanés. Le tout financé par les cotisations annuelles des pharmaciens — incluant celles des 326 enquêtés.
De leur côté, ces pharmaciens ont dû engager leurs propres avocats, consacrer des heures à préparer leur défense, vivre avec le stress d’une menace de blâme et amende pendant des mois — pour une faute commerciale qui n’a affecté aucun patient.
Rappelons les faits : aucun médicament mal dispensé, aucun patient lésé, aucune erreur clinique. Des pharmaciens ont signé des contrats standards proposés par une multinationale. Le syndic a traité ça comme une malversation professionnelle.
Ce qu’il aurait fallu faire : convoquer McKesson et ses bannières, reconnaître que la réglementation était floue et déconnectée de la réalité du marché, clarifier les règles, donner un délai de conformité, et passer à autre chose. Régler le problème à la source plutôt que de punir 326 individus pour avoir suivi leur maison mère.
C’est la définition même de gouverner par la méfiance : criminaliser la norme au lieu d’ajuster le système
L’innovation étouffée à la source
L’entente AQPP-MSSS illustre parfaitement ce mécanisme. Chaque acte pharmaceutique est codifié, pré-négocié, figé pour 3 ans. Le pharmacien n’est pas libre de facturer ses soins à la hauteur de leur coût réel — il doit choisir parmi des codes prédéterminés qui ne reflètent ni la complexité du cas, ni la réalité de sa communauté, ni les nouvelles possibilités technologiques.
La prise en charge clinique en est l’exemple parfait. La majorité des pharmaciens adoreraient faire de ce service leur marque de commerce — suivre des patients complexes, ajuster leurs thérapies, prévenir les hospitalisations. On le fait quand un médecin nous le demande, mais l’honoraire est trop faible par rapport au temps requis pour en faire un pilier de notre pratique. Alors ça reste marginal, réactif, au lieu de devenir proactif et systématique. Le potentiel existe. Le système l’étouffe.
C’est ça, gouverner par le contrôle : des règles mur à mur, non adaptables aux réalités locales, incapables de suivre la vitesse de l’innovation. Le système ne tue pas seulement la créativité des professionnels. Il prive la population de soins qui pourraient être déployés à grande échelle.
Pendant ce temps, les états qui font confiance à leurs professionnels attirent les innovateurs. C’est un avantage compétitif que le Québec cède volontairement.
Comparaison avec l’Alberta
En Alberta, les pharmaciens peuvent obtenir une “Additional Prescribing Authorization”. Une fois cette autorisation obtenue, le pharmacien peut prescrire n’importe quel médicament réglementé provincialement, dans n’importe quel domaine de pratique basé sur la présomption qu’il a les compétences pour le faire. Plus de 57 % des pharmaciens albertains détiennent cette autorisation.
Au Québec, la loi 67 adoptée en novembre 2024 élargit l’autonomie des pharmaciens, incluant la prescription pour des “conditions de santé courante”. C’est un progrès, mais les règlements d’application restent à écrire et la philosophie demeure différente : une liste de conditions permises plutôt qu’une compétence générale présumée et autogérée par le pharmacien pratiquant sur place.
Ma philosophie dans ma pharmacie
Je pars du principe que mon équipe veut bien faire.
Concrètement:
Je documente pour libérer, pas pour surveiller. Mes manuels existent pour que chacun sache exactement quoi faire et puisse performer de façon autonome — pas pour vérifier si les cases sont cochées.
Je donne de la latitude. Si quelqu’un voit une meilleure façon de faire quelque chose, je veux l’entendre. Personne n’a besoin de ma permission pour bien servir un patient.
Je mesure l’impact, pas la conformité. Est-ce que le patient est bien servi? Est-ce que l’équipe fonctionne bien? C’est ça qui compte.
Je gère les exceptions, pas la norme. Je ne crée pas des règles pour les 2% de cas problématiques qui pénalisent les 98% qui font bien leur travail.
Je présume de la bonne foi. Si quelque chose ne fonctionne pas, ma première hypothèse est un problème de système ou de communication — pas une intention malveillante.
Avant, la formation de nos assistants techniques était improvisée. Chaque formateur avait sa méthode. Chaque recrue apprenait différemment. Le chaos.
La réponse classique du Paradigme A aurait été d’ajouter de la surveillance : plus de supervision, plus de vérifications, plus de formulaires à remplir pour prouver que la formation est bien faite.
On a fait autre chose. On a structuré le chaos mais avec une philosophie différente. On a créé des phases de formation claires, des compétences spécifiques pour chaque phase, une progression salariale liée aux compétences démontrées. Nos formateurs savent exactement quoi enseigner. Nos recrues savent exactement ce qu’on attend d’elles.
La différence fondamentale : ce système repose sur la confiance et la responsabilité, pas sur la présomption d’incompétence et de mauvaise foi. Une fois qu’un employé a complété une phase, je n’ai pas besoin de chaperon au-dessus de son épaule — le système a validé sa compétence. Il est autonome. Il est responsable de ses résultats.
Le résultat ? Moins de supervision, pas plus. Plus de clarté, mais moins de contrôle. C’est ça, documenter pour libérer : structurer le chaos non pas en ajoutant des surveillants, mais en donnant le volant aux employés.
Pourquoi ça compte
Si je traite mon équipe comme des tricheurs potentiels, deux choses vont arriver:
Les meilleurs vont partir
Ceux qui restent vont arrêter de prendre des initiatives
À l’inverse, si je fais confiance:
Les gens veulent mériter cette confiance
Ils prennent des initiatives
Ils me disent quand quelque chose ne marche pas, au lieu de le cacher
C’est un cercle vertueux vs. un cercle vicieux.
D’où vient cette méfiance ?
La loi 2, la surveillance multiple des pharmaciens, les contrôles bureaucratiques qui s’empilent depuis des décennies — ce ne sont pas des accidents isolés. C’est un pattern. Le Paradigme A semble incrusté dans l’ADN de nos institutions québécoises.
D’où vient cette malédiction ?
Est-ce un héritage de la Révolution tranquille, où l’État a remplacé l’Église comme gardien de la société ? Une méfiance historique envers les professions libérales et le secteur privé ? Une culture administrative qui mesure sa valeur au nombre de règles produites plutôt qu’aux résultats obtenus ? Autre chose ?
Je pose la question sincèrement — parce que la réponse dépasse le cadre de cet article.
Ce que je sais, c’est que le Québec dépense plus de 65 milliards par année en santé et obtient des résultats décevants.[26] Ce que je sais, c’est que 775 médecins québécois travaillent maintenant exclusivement au privé — une hausse de 70 % depuis 2020.[27] Ce que je sais, c’est que les retraites anticipées ont augmenté de 27 %.[28] Ce que je sais, c’est que depuis l’adoption de la loi 2, plus d’une centaine de médecins ont demandé un permis de pratique en Ontario ou au Nouveau-Brunswick.[29]
Le système actuel ne fonctionne pas. La méfiance institutionnalisée coûte plus cher que la confiance.
Reste à comprendre pourquoi on s’entête.
— Alex Ung
PS : Aux pharmaciens propriétaires qui me lisent : combien d’heures par semaine votre équipe passe juste pour gérer la conformité ? Aux salariés : vous sentez-vous en confiance dans votre pratique ?
Sources
[1]: Drucker, P. F. (2001). The Essential Drucker. HarperBusiness.
[2]: Drucker, P. F. (1954). The Practice of Management. Harper & Row.
[3]: Attribué à Drucker, popularisé par Mark Fields chez Ford Motor Company.
[4]: La Presse, « Loi 2 sur les médecins », 25 octobre 2025.
[5]: Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, « Qu’est-ce que la loi 2? », fmoq.org
[6]: La Presse, « L’exode de médecins vers l’Ontario prend de l’ampleur », 3 novembre 2025. Le Collège des médecins et chirurgiens de l’Ontario dénombre 208 demandes depuis le 1er octobre 2025.
[7]: La Presse, « L’exode des médecins québécois commence », 28 octobre 2025.
[8]: Témoignage cité dans La Presse, octobre 2025.
[9]: Collège des médecins du Québec, « Mettons la Loi 2 sur pause! », cmq.org, 31 octobre 2025.
[10]: La Presse, « Québec recule sur les pénalités et met plus d’argent », 12 décembre 2025.
[11]: Radio-Canada, « Loi 2 : Québec abandonne ses cibles de performance », 12 décembre 2025.
[12]: Lalonde, M. (1974). Nouvelle perspective de la santé des Canadiens. Gouvernement du Canada.
[13]: Pierru, F. (2016). « 80% des déterminants de la santé sont non médicaux », Territoire & santé.
[14]: Statistique Canada (2024). « An overview of weight and height measurements on World Obesity Day ». La prévalence de l’obésité au Québec (29%) est inférieure à la moyenne nationale (30%) et à celle de l’Alberta (31%).
[15]: Statistique Canada (2014). « Ajuster l’aiguille de la balance : l’obésité dans la population canadienne après correction pour tenir compte du biais des répondants ».
[16]: Institute of Medicine (2001). Crossing the Quality Chasm: A New Health System for the 21st Century. National Academies Press.
[17]: Organisation mondiale de la Santé, « Six dimensions of health care quality », WHO Quality of Care Framework.
[18]: Institut Fraser, Waiting Your Turn: Wait Times for Health Care in Canada, rapport annuel.
[19]: Porter, M. E. (2010). « What Is Value in Health Care? », New England Journal of Medicine, 363(26), 2477-2481.
[20]: O’Boyle, E. & Aguinis, H. (2012). “The Best and the Rest: Revisiting the Norm of Normality of Individual Performance.” Personnel Psychology, 65(1), 79-119. (Ils démontrent que la performance suit une distribution de Pareto, pas une courbe normale.)
[21]: Ginsberg, B. (2011). The Fall of the Faculty: The Rise of the All-Administrative University and Why It Matters. Oxford University Press.
[22]: La Presse, « Le nombre de cadres explose », 28 septembre 2010. Données gouvernementales compilées par la Fédération des médecins spécialistes du Québec.
[23]: Radio-Canada et La Presse, mars 2025. Données sur la structure organisationnelle de Santé Québec.
[24]: Porter, Michael E. « What Is Value in Health Care? » New England Journal of Medicine, 2010.
[25]: Budget du Québec 2025-2026, Ministère des Finances du Québec.
[26] Budget du Québec 2025-2026, Ministère des Finances du Québec.
[27] Le Devoir. « Québec souhaite forcer les médecins fraîchement diplômés à pratiquer dans le réseau public. » Novembre 2024.
[28] Media Wall News. « Crise de pénurie de médecins au Québec : l’exode des professionnels de la santé s’aggrave. » Novembre 2025.
[25] La Presse. « L’exode des médecins québécois commence. » Octobre 2025.

