Quand « santé » veut tout dire, l'État peut tout justifier
Ce que ça produit concrètement, un mandat sans limite
J‘ai récemment publié sur LinkedIn une réflexion sur le mot « santé ». Le mot n’a pas de définition stable. L’OMS l’a définie en 1946 puis proposé une autre vision en 1984. Le modèle biomédical en a une autre. La santé comme homéostasie en est encore une autre. Les lois québécoises en ont deux autres qui couvrent pratiquement tout.
Personne ne s’entend sur ce que le mot veut dire.
Quand on confie un concept sans borne à une institution publique le mandat n’a pas de limite. Si le mandat n’a pas de limite les dépenses n’en ont pas non plus. Le Québec n’a jamais fait l’exercice de choisir une définition et de tracer la ligne.
Cet article pousse la réflexion plus loin. Un mandat sans limite en santé, ça produit quoi concrètement?
Un bon diagnostic. Le mauvais traitement.
Un texte d’opinion publié dans La Presse en mars 2026 [1] proposait de cesser de confondre santé et soins. Le constat est juste. Environ 80% de ce qui détermine la santé d’une population n’a rien à voir avec le réseau de soins. C’est le mode de vie. Les conditions socio-économiques. L’environnement. Les soins médicaux comptent pour à peu près 20%. Le rapport Lalonde du gouvernement canadien l’a établi en 1974 [2]. C’est pas nouveau.
Les auteurs ont raison de dire que restructurer Santé Québec ne réglera pas le tsunami de maladies chroniques. Là-dessus on est d’accord.
Là où je diverge c’est leur solution : « fabriquer démocratiquement de la santé » dans les communautés locales.
Fabriquer quoi exactement? Comment? Avec quels indicateurs de succès? Les auteurs parlent de « solutions innovantes et porteuses à valeur ajoutée » sans jamais dire concrètement ce que ça veut dire. La définition de santé est vague. La solution proposée l’est tout autant.
L'État crée les conditions. L'individu produit le résultat.
C’est une distinction que personne ne fait dans le débat public.
La santé d’un individu n’est pas un effet secondaire des investissements collectifs. C’est le produit de ses choix quotidiens.
L’État au mieux crée les conditions : rendre l’eau potable sécuritaire. Taxer le tabac. Exiger un étiquetage nutritionnel. Offrir des infrastructures sportives. Ce sont des interventions qui modifient l’environnement et les incitatifs sans essayer de changer la personne directement. Elles fonctionnent.
Ce qui fonctionne beaucoup moins c’est les programmes qui essaient de changer les comportements des gens sans changer l’environnement dans lequel ils font leurs choix.
Je le vois dans ma pratique. On a des programmes de suivi clinique pour l’hypertension. Pour la douleur chronique. Ils sont bien faits. L’équipe est engagée. Le suivi est régulier. Ça aide. Ça ne suffit pas.
Le changement durable arrive quand le patient décide que c’est le moment. Pas quand le programme le décide pour lui. Le meilleur suivi du monde ne remplace pas cette décision-là. On peut accompagner. On peut outiller. On peut être là quand la personne est prête. On ne peut pas être prêt à sa place.
Confondre les conditions et le résultat c’est exactement ce qui justifie l’expansion sans fin du mandat. Si on croit que l’investissement collectif « produit » la santé alors il suffit d’investir plus pour avoir plus de santé.
C’est faux.
L’investissement crée les conditions. Le résultat dépend de l’individu.
Tout le monde n’a pas les mêmes conditions de départ. C’est précisément là que l’État a un rôle. Intervenir sur l’environnement dans lequel les gens font leurs choix : taxer le tabac, sécuriser l’eau, offrir des infrastructures sportives. Pas intervenir sur les personnes pour tenter de changer leurs comportements.
La vraie question
Le Québec met 65 milliards par année. 42% de son budget. La grande majorité va dans les soins. Les soins comptent pour environ 20% de ce qui détermine la santé d’une population. Le 80% qui reste dépend largement de choix individuels sur lesquels l’État a peu de levier durable. On concentre nos ressources sur la portion minoritaire du problème.
Les interventions qui modifient l’environnement et les incitatifs méritent d’être maintenues. Taxer le tabac fonctionne. Rendre l’eau sécuritaire fonctionne. Offrir des infrastructures sportives accessibles fonctionne. Ce sont des investissements collectifs légitimes.
On débat du montant. Jamais de ce qu’on pourrait accomplir pour une fraction du prix dans un domaine où l’État a un vrai impact. La question mérite un débat entier.
Ce débat ne peut pas commencer tant qu’on refuse d’admettre que l’approche actuelle ne fonctionne pas.
Proposer de « fabriquer démocratiquement de la santé » c’est présumer que les citoyens ont besoin qu’on décide pour eux. C’est la même logique de contrôle qu’on applique déjà aux médecins et aux pharmaciens [3].
Cessons de confondre santé et soins. Absolument. Cessons aussi de confondre accompagner les citoyens et les prendre en charge.
— Alex Ung
[1] « Cessons de confondre santé et soins ! », La Presse, mars 2026.
[2] Lalonde, M. Nouvelle perspective de la santé des Canadiens, Gouvernement du Canada, 1974.
[3] « La méfiance coûte plus cher que la confiance », Substack, décembre 2025.
Alexandre est un pharmacien propriétaire au Québec qui écrit sur la pharmacie, la santé et les systèmes de gouvernance … qui marchent ou pas.

