La tyrannie des bonnes intentions
L'homme tel qu'il est, l'homme tel qu'on le rêve
Cet article est le quatrième et dernier d’une série sur les causes profondes des échecs de notre système de santé. Le premier, La méfiance coûte plus cher que la confiance, posait le constat, on gouverne par le contrôle au lieu de la confiance. Le deuxième, Les bonnes intentions ne suffisent pas, montrait comment le système produit le contraire de ce qu’il promet. Le troisième, Le mythe de l’État omniscient, expliquait pourquoi personne au sommet ne peut détenir l’information nécessaire pour décider.
Drucker a posé le quoi, Friedman le comment, Hayek le pourquoi. Chacun a creusé un cran plus loin que le précédent. Celui-ci touche le fond. La racine sous les trois autres, l’idée qu’on se fait de l’être humain, et qui rend tout le reste inévitable.
Il s’appuie sur l’œuvre de Thomas Sowell, économiste américain que trop peu de gens lisent et que personne ne peut ignorer une fois qu’on l’a lu.
Julie et le “mammouth”
Julie est infirmière à la clinique de chirurgie orthopédique pédiatrique du CHU de Québec. Compétente, appréciée des chirurgiens, à sa place. L’équipe fonctionne bien avec elle. Les patients sont bien servis. Rien ne cloche avec elle et l’équipe, tout roule bien.
Il y a plusieurs semaines, une collègue plus ancienne au syndicat a exercé son droit d’ancienneté pour prendre le poste de Julie. Les chirurgiens n’ont pas été consultés. Le Dr Maxime Côté a soulevé le cas publiquement dans une entrevue avec Patrick Lagacé pour soulever l’incohérence de la situation. Paul Arcand a popularisé l’image du “mammouth de la santé”, une machine trop lourde pour être arrêtée, même quand elle écrase l’intérêt des patients. L’histoire de Julie a montré le “mammouth” dans toute sa splendeur.
Le détail qui rend l’histoire absurde, la collègue qui a pris le poste de Julie ne pourra pas l’occuper avant 2027. Elle est en congé différé. Une infirmière qui faisait bien la job a été sortie de son poste, et ce poste va rester vide ou mal comblé pendant deux ans. Personne sur le terrain ne voulait ça. Les chirurgiens voulaient garder Julie. La règle a décidé autrement.
Ce n’est pas un manque d’argent ni de personnel. L’infirmière était là, compétente, en poste, et elle faisait le travail. C’est une règle écrite loin du terrain, la même pour tout le monde, qui a défait ce qui marchait sur place. Chaque clinicien au Québec connaît une histoire comme celle-là. Une décision venue d’en haut, aveugle à ce que les gens sur le plancher savaient déjà. La question est là. Pourquoi une règle décidée si loin peut-elle défaire une solution qui marchait tout près.
Le choix face à la rareté
Pour comprendre pourquoi le système décide si mal, il faut d’abord voir ce qu’il gère. Des ressources rares que quelqu’un doit répartir. Une ressource rare, ce n’est pas seulement de l’argent. C’est le temps d’un médecin, les mains d’une infirmière, un lit d’hôpital, une place en chirurgie. Julie est une de ces ressources, une infirmière compétente, et le système vient d’en gaspiller une pour deux ans.
L’économie n’est pas l’étude de l’argent. Thomas Sowell la définit comme l’étude de la façon dont on répartit des ressources limitées entre des besoins qui, eux, sont illimités. C’est la définition la plus honnête qui existe. Elle ne cache rien. Tout a un coût, même ce qui est gratuit à la caisse.
Le budget de la santé au Québec pèse environ 65,5 milliards en 2025-2026 [1]. C’est autour de 42 pour cent du budget de dépenses provincial. La santé mange presque la moitié de ce que l’État québécois dépense, et pourtant près de 1,6 million de Québécois n’ont pas de suivi médical de première ligne [2].
La vraie question n’est donc pas combien on dépense. C’est qui décide où va l’argent, et avec quelle information.
L’arbitre devenu joueur
Au Québec, c’est l’État qui décide. Il n’est plus seulement l’arbitre, il est devenu le joueur principal.
Il fixe les prix que les pharmaciens peuvent facturer. Il décide quels médicaments sont couverts. Il négocie les honoraires. En 2003, un pharmacien recevait environ sept dollars pour une consultation. En 2026, il en reçoit environ douze. Pendant ce temps, le coût pour faire rouler une pharmacie a plus que doublé. Le pharmacien ne peut pas négocier, il prend le tarif qu’on lui donne, et ce tarif ne couvre pas le coût réel des services qu’il rend.
Ce joueur décide seul, et il décide depuis longtemps. Le Québec vit le même cycle depuis un demi-siècle. En 1971, Claude Castonguay crée les CLSC pour rapprocher les soins des gens. En 1991, on ajoute des régies régionales pour coordonner tout ça. En 2003, Philippe Couillard, ministre de la Santé, fait adopter sous bâillon la loi 25, qui remplace les régies par des agences et fusionne les établissements. En 2015, son propre ministre Gaétan Barrette fait adopter la loi 10, qui abolit ces agences pour les fondre dans vingt-huit CIUSSS et CISSS géants. Le même homme, Philippe Couillard, a créé une couche en 2003 et l’a fait démolir en 2015, pour en bâtir une plus grosse. Pour finir, en 2024, Christian Dubé coiffe le tout d’une nouvelle agence, Santé Québec. À chaque étage, la promesse était de simplifier. À chaque étage, la structure a grossi. Personne n’a jamais retiré une couche. On les empile.
Un demi-siècle, la même direction, le même résultat. Des coûts plus élevés, des listes d’attente plus longues, des soignants plus épuisés. Que faut-il conclure quand une stratégie échoue aussi longtemps.
Vérifiez vos prémisses
Ayn Rand a posé une règle qui sert de charnière à tout ce qui suit.
“Contradictions do not exist. Whenever you think that you are facing a contradiction, check your premises. You will find that one of them is wrong.”
« Les contradictions n’existent pas. Quand vous pensez en rencontrer une, vérifiez vos prémisses. Vous en trouverez toujours une de fausse. »
Ayn Rand, Atlas Shrugged, 1957.
Quand la réalité ne confirme pas ce qu’on avait prédit, c’est qu’une de nos idées de départ est fausse. Il faut retourner la trouver, et la corriger.
Notez bien ce qui coince ici. Le problème n’est pas le manque d’argent, on met déjà 42% du budget dans la santé. Le problème n’est pas non plus les mauvaises personnes ni la dernière réforme ratée qu’une meilleure réforme viendrait corriger. Quand la même stratégie échoue pendant plus d’un demi-siècle, malgré tout l’argent qu’on y verse, ce n’est pas l’exécution qui cloche.
C’est l’idée de départ. Reste à savoir laquelle. Un homme a passé sa vie à la nommer.
Sowell et les deux visions de la nature humaine
C’est ici que Thomas Sowell entre en scène. Il a passé soixante ans sur une seule question. Pourquoi les mêmes politiques échouent-elles de la même façon, partout, depuis des siècles. Sa réponse tient à une question sur l’être humain. La nature humaine est-elle une page blanche qu’on peut réécrire, ou une nature déjà donnée, avec son mélange de bien et de mal, qu’on ne refait pas. Tout le désaccord de gouvernance politique se joue ici.
Sowell distingue deux visions qui s’affrontent dans tous les débats. Elles répondent à cette question à l’opposé.
La vision contrainte tient l’homme pour une nature déjà écrite. Imparfait, faillible, capable du meilleur comme du pire, portant d’abord vers son propre intérêt et celui de ses proches. On ne réécrit pas cette nature. Alors le bon système fait avec, il récompense les bons comportements, décourage les mauvais, et laisse décider autant que possible ceux qui connaissent le terrain de leur propre communauté. C’est la vision d’Adam Smith, de Hayek, de Madison.
La vision non-contrainte tient l’homme pour une page blanche, bonne au plus profond de sa personne. Ses défauts ne viennent pas de sa nature humaine, ils viennent des mauvaises institutions. Changez les institutions et vous transformerez l’homme. Le bon système ne se contente pas de gérer les gens, il les recrée, il les rend meilleurs par le bon plan. C’est la vision de Rousseau, de Marx, et de la quasi-totalité des réformateurs de la santé au Québec depuis un demi-siècle.
Il y a une faille logique dans la seconde vision, que Sowell n’a pas nommée ainsi mais qui découle de son cadre. Si l’homme ordinaire est trop imparfait pour gérer sa propre vie, il faut une élite pour le perfectionner. Or cette élite est faite des mêmes humains, avec les mêmes défauts, la même tentation de tirer la couverture de son côté. Elle n’est pas plus noble, juste mieux placée. Comment des gens faillibles pourraient-ils rendre les autres parfaits. Madison l’avait vu. Si les hommes étaient des anges, aucun gouvernement ne serait nécessaire. Le problème, c’est que ceux qui gouvernent ne sont pas des anges non plus.
Gardez maintenant une question en tête, la seule qui compte pour la suite. Laquelle de ces deux visions le Québec a-t-il choisie? Ces deux visions ne restent pas dans les livres théoriques. Chacune bâtit un monde réel dans lequel on est pris. Aucune ne rend une société parfaitement juste, c’est impossible, personne ne peut être juste envers tous à la fois. La vraie différence, c’est que l’une l’admet et cherche la société la moins injuste possible, celle où chacun récolte selon ce qu’il met, pendant que l’autre promet une justice totale qu’elle ne livre jamais. On va vérifier ça sur deux terrains, qui décide de la répartition des ressources, et ce qu’on appelle une société juste. Chaque terrain donne la même réponse.
Premier terrain, qui décide
Reprenons la vision contrainte. L’homme est faillible et surtout, le savoir est éparpillé. Un petit groupe de dirigeants, aussi brillant soit-il, ne sait pas ce que le pharmacien sait de son patient, ce que l’infirmière voit au chevet, ce que les chirurgiens savent de leur étage. Si personne ne peut tout savoir, personne ne peut tout décider. Il faut laisser décider ceux qui ont l’information, là où elle est, au plus près du terrain local. Le marché et la décision locale ne sont pas des dogmes, ce sont la seule réponse honnête à un savoir dispersé. On décentralise parce qu’on sait qu’on ne sait pas. De là vient aussi la liberté. Décentraliser, c’est laisser le pharmacien, le patient, le médecin agir selon ce qu’ils voient, sans attendre le feu vert d’un fonctionnaire qui ne connaît pas leur situation. La liberté, c’est ne pas devoir demander la permission à quelqu’un qui en sait moins que toi.
Le cas de Julie s’explique ici. La règle d’ancienneté est une décision prise en haut, aveugle à ce que les chirurgiens savaient. Sur le terrain, on savait qu’il fallait garder Julie. La règle a dit le contraire, et le poste restera vide jusqu’en 2027. Ceux qui écrivaient la règle ne savaient pas. Ceux qui étaient sur place savaient. Voilà le mammouth, une machine qui décide loin de l’information qui compte.
La vision non-contrainte fait le choix opposé. Puisqu’une élite peut recréer l’homme, elle doit avoir le pouvoir de le faire. Donc elle centralise. Donc elle décide à la place des autres. Poussée jusqu’au bout, cette logique a un bilan. Le Grand Bond en avant chinois a causé une famine estimée entre 30 et 45 millions de morts entre 1958 et 1962. L’URSS de Staline, entre les famines et le Goulag, a laissé un bilan de 15 à 20 millions de morts. Le Venezuela a vu son économie s’effondrer d’environ 80 pour cent en moins d’une décennie, plus de sept millions de personnes ont fui, et les prix ont grimpé de plus d’un million pour cent en 2018 [3]. La planification centrale ne se trompe pas par malchance. Elle se trompe parce qu’un petit groupe au centre ne peut pas savoir ce que savent des millions de gens sur le terrain.
La même idée de l’homme décide aussi de ce qu’on appelle une société juste.
Deuxième terrain, deux égalités
L’idée qu’on se fait de l’égalité n’est pas un choix moral en l’air. Elle découle de ce qu’on croit sur la nature humaine. Si les gens naissent différents, en talents et en efforts, et qu’on ne peut pas changer ça, alors on ne peut pas exiger qu’ils finissent tous égaux sans nier la réalité. La seule égalité possible, c’est celle des règles, les mêmes pour tous. Si au contraire on croit l’homme malléable, alors toute différence de résultat devient la preuve d’un système injuste, donc quelque chose à corriger de force. L’égalité des résultats devient une obligation.
De là, deux égalités opposées.
La première est l’égalité devant la loi. Mêmes règles pour tous, et chacun reste libre de faire mieux avec ses moyens. C’est le socle d’une société juste, personne ne le conteste vraiment.
La seconde est l’égalité des résultats. On n’accepte pas qu’une personne obtienne mieux qu’une autre, alors on interdit le mieux. Prenez un Québécois qui pourrait payer pour voir un spécialiste en deux semaines. Le système le lui interdit en bonne partie. Au nom de l’égalité, il attend des mois comme tout le monde, et la place qu’il aurait libérée dans le public n’existe jamais. On n’a soigné personne plus vite. On a ralenti les deux.
C’est exactement ce qui est arrivé à Julie. La règle d’ancienneté est une pure logique d’égalité des résultats. Elle dit qu’une infirmière plus ancienne a droit au poste par son ancienneté seule, peu importe qu’elle soit en poste ou non, peu importe qu’elle puisse l’occuper ou pas avant 2027, peu importe que l’autre fasse déjà très bien le travail. On égalise le droit au poste et on efface le mérite et la réalité du terrain. Résultat, celle qui faisait la job perd, celle qui ne peut même pas la faire gagne, et les patients écopent. L’égalité des résultats, en chair et en os.
Voilà la différence entre les deux égalités. La première laisse chacun s’élever. La seconde nivelle en interdisant. L’une est juste. L’autre est injuste, parce qu’elle punit ceux qui font mieux.
L’autre est cruelle, en plus. On ne peut pas hisser tout le monde au niveau du meilleur, alors on rabote le meilleur. La vraie victime de ce rabotage, c’est le plus faible, celui qu’on prétendait protéger. Celui qui a de l’argent ou un réseau finit toujours par trouver une porte, une clinique privée, un test payé, un contact qui accélère les choses. Celui qui n’a rien attend. L’égalité des résultats n’atteint jamais celui qui a les moyens de la contourner. Elle enferme seulement celui qui n’a nulle part où aller. On appelle ça de la compassion. C’est un nivellement par le bas.
Cette vision ne fait pas qu’orienter la répartition et l’égalité. Elle enclenche une mécanique d’échec qui se répète.
Le “Pattern of Failure”
Sowell a documenté cette mécanique. Il l’appelle le “Pattern of Failure”, le schéma de l’échec. Quatre étapes.
D’abord la crise. Un problème, réel ou perçu, attire l’attention. Les listes d’attente explosent. Une urgence déborde.
Ensuite l’intervention. L’État agit. Nouvelle agence, nouvelle loi, nouveau budget. Toujours plus gros, plus centralisé que la fois d’avant.
Puis l’échec. L’intervention ne règle pas le problème, souvent elle l’aggrave. Les coûts montent, les effets pervers apparaissent.
Enfin l’expansion. Ici, le mécanisme déraille. L’échec ne pousse jamais à revoir l’idée de départ, ce réflexe que Rand réclamait et qu’on n’a jamais. L’échec devient l’argument pour aller plus loin dans la même direction. Un commerçant dont le produit ne se vend pas change de produit. L’État, lui, double la mise.
On voit ce cycle partout au Québec, sur des cas récents et documentés.
La loi 2, adoptée sous bâillon le 25 octobre 2025, voulait forcer les médecins de famille à prendre plus de patients. Crise, la pénurie. Intervention, le bâillon. Échec, entre le 23 octobre et le 5 décembre 2025, l’Ordre des médecins de l’Ontario a reçu 382 demandes de permis de médecins québécois et en a accordé près de 200, contre 19 à la même période l’année précédente [4]. Expansion, le gouvernement a dû reculer et ajouter 435 millions à l’enveloppe de rémunération des médecins de famille en décembre 2025 [5].
Santé Québec, créée pour simplifier la gouvernance. Avant la réforme, en mars 2024, le ministère comptait 1 753 employés. Un an plus tard, ils sont 2 058, environ 300 de plus, pour une réforme qui promettait moins [6]. L’agence bâtie pour alléger la bureaucratie l’a alourdie, et présente aujourd’hui son équilibre budgétaire comme une preuve de succès.
SAAQclic. Un contrat de 458 millions accordé en 2017, dans un programme budgété autour de 638 millions, dont le coût atteint au moins 1,1 milliard d’ici 2027. Le rapport de la commission Gallant, déposé le 16 février 2026, conclut que la SAAQ a menti au gouvernement [7]. Le schéma prédit la suite, plus de budget, jamais une remise en question de la façon d’attribuer les contrats.
Le Québec compte 608 000 employés à temps plein dans ses services publics provinciaux en 2025-2026, un sommet historique, et le secteur public est le principal moteur de la croissance de l’emploi depuis 2019 [8]. Le “pattern of failure” ne s’essouffle pas, il accélère. Ces quatre échecs ne sont pas quatre problèmes différents. C’est le même échec, encore et encore, avec une seule cause en dessous. Pour la nommer, il faut remonter aux quatre penseurs de cette série d’articles.
Sowell révèle la cause profonde
Les quatre penseurs de cette série n’ont pas étudié quatre sujets différents. Ils ont tous cherché la réponse à la même question, pourquoi la gouvernance échoue sans arrêt malgré l’argent et les bonnes intentions et chacun a creusé son trou un cran plus profond que le précédent.
Drucker a creusé le premier. On bâtit le système sur la méfiance des individus. On surveille, on contrôle, on punit, au lieu de faire confiance aux personnes et de mesurer les résultats. Un problème de gestion.
Friedman a creusé plus bas. Dans ce système, personne ne dépense son propre argent pour lui-même. On dépense l’argent de tous pour les besoins de tous, alors plus personne ne surveille vraiment ni le prix ni la qualité. Rien ne pousse à bien dépenser. Un problème d’incitations.
Hayek a creusé plus bas encore. Personne au sommet de la gouvernance ne peut savoir tout ce que le terrain sait. L’information est éparpillée entre des millions de gens et elle n’arrive jamais complète en haut. Un planificateur central décide donc toujours à l’aveugle, coupé de ce que vivent les gens sur place. Un problème de connaissance impossible à résoudre.
Sowell touche le fond. Sous la méfiance, sous les incitations, sous la connaissance dispersée, il reste une croyance, la plus profonde de toutes, sur ce dont l'homme est capable. La croyance qu'il n'a pas de limites qu'on ne pourrait pas faire tomber. Que l’homme est une page blanche dont la nature est bonne au fond et qu'une bonne gouvernance finira par le recréer en mieux. Refaire l'homme, le rendre neuf. C'est la vision non-contrainte. Tant que le Québec y croit, il continuera à bâtir un État qui cherche à refaire l'homme à le contrôler et il continuera à être déçu.
Il y a un paradoxe au cœur de cette croyance. Elle exige une méfiance totale envers le marché et une confiance totale envers l’État. Comme si les mêmes humains, avec les mêmes défauts, devenaient sages en changeant de bureau. C’est de l’arrogance déguisée en compassion. Reste une dernière question. Pour quel homme, alors, construit-on.
L’homme rêvé et l’homme réel
Rousseau croyait que l’homme naît bon et que la société le corrompt. Sowell répond que l’homme naît imparfait. Il pense d’abord à lui et aux siens, il cherche son avantage, c’est prévisible, on peut parier dessus. Ce n’est ni bien ni mal, c’est un fait propre à sa nature. On ne le change pas. Le bon système ne combat pas cet intérêt personnel, il s’en sert. Il fait en sorte qu’en cherchant son propre avantage, chacun finisse par rendre service aux autres. Le pharmacien qui prospère est celui qui soigne bien. C’est comme ça que des gens imparfaits, sans devenir des saints, produisent de grandes choses ensemble pour le bien commun.
Deux visions. Deux systèmes de santé.
Le premier est bâti pour l’homme tel qu’on le rêve. Un homme patient, informé, qui ne pense qu’au bien de sa communauté au dessus de sa personne, qui suit sans broncher des règles écrites par d’autres.
Le second est bâti pour l’homme tel qu’il est. Un homme qui pense d’abord à lui et à ses proches, capable de générosité et de calcul, du meilleur et du pire, en même temps, tout le temps. On ne le change pas. On fait avec cette nature non modifiable.
Regardez le système québécois. Il est bâti pour l’homme rêvé, du début à la fin. La file d’attente unique suppose un patient parfaitement patient, qui attend des mois sans jamais chercher une autre porte. Payer pareil le médecin qui se démène et celui qui en fait le minimum suppose un soignant sans intérêt personnel. La réforme qui empile une agence sur l’autre suppose un fonctionnaire sans instinct de territoire, qui ne défend jamais son poste ni son budget. Chaque fois que l’homme réel agit en homme réel, qu’il cherche à être soigné plus vite, qu’il protège sa petite bureaucratie, le système appelle ça un abus à corriger. Ce n’est pas un abus. C’est la nature humaine qui cogne contre un système conçu pour une autre espèce humaine.
Voilà la naïveté au cœur de tout. Croire qu’on va rééduquer l’homme, en faire un homme neuf et meilleur, par la bonne gouvernance. Vouloir le transformer au lieu de le prendre tel qu’il est. Attendre un homme parfait au lieu de bâtir pour celui qui est là.
Le lecteur n’est pas obligé d’être l’agneau de cette histoire. Le Québec a troqué la soutane du curé contre le veston du fonctionnaire sans jamais reprendre son propre jugement. Le premier pas hors de la tyrannie des bonnes intentions n’est pas une réforme de plus. C’est un citoyen qui cesse de remettre aveuglément son jugement à une autorité centrale, peu importe la robe qu’elle porte.
Reste alors la vérité que le Québec refuse de regarder. Il n’existe pas de soins gratuits et illimités. Ça n’existe nulle part, dans aucun pays, jamais. La gratuité au comptoir est une illusion. Nous payons déjà. Nous payons en impôts, nous payons en mois d’attente, nous payons en un million et demi de personnes sans médecin, nous payons chaque fois qu’un bon soignant quitte le réseau. Ce qui n’est pas rationné par un prix est rationné par la file. La gratuité n’a pas supprimé le coût. Elle l’a seulement rendu invisible.
Sowell l’a dit en une phrase.
“There are no solutions, there are only trade-offs.”
«Il n’y a pas de solutions, il n’y a que des compromis.»
Thomas Sowell, A Conflict of Visions, 1987.
Il n’y a pas de solutions, seulement des compromis. Un compromis, c’est ce à quoi on renonce pour obtenir ce qu’on veut. Le vrai débat n’a jamais été gratuit contre payant. Le vrai débat, c’est quel prix on choisit de payer, et si on le choisit les yeux ouverts.
On sait faire ça dans notre vie. On choisit un emploi et on renonce à un autre. On dépense ici et pas là. On sait, chez soi, qu’on ne peut pas tout avoir. On l’oublie seulement devant l’État, où on redevient l’enfant qui réclame le repas gratuit. Une société qui croit encore aux solutions sans coût est une société qui refuse de grandir. Une société adulte nomme le prix de chaque choix, le compare aux autres, et l’assume. On a tous été cet enfant. Devenir adulte commence le jour où on cesse de se mentir sur la facture à payer.
La vraie question n’est donc pas de savoir si on veut un bon système de santé. Tout le monde le veut. La question est de savoir pour quel homme on le construit. On le construit aujourd’hui pour un homme qui n’existe pas. La seule issue, c’est de le bâtir pour celui qui existe, avec ses défauts qu’on ne peut pas changer, en acceptant enfin qu’aucun choix n’est gratuit.
Accepter l’homme tel qu’il est, imparfait, ce n’est pas le mépriser. C’est vraiment le respecter. La vision qui le rêve parfait finit par le punir de ne pas l’être. La vision qui le prend tel qu’il est lui laisse sa place pour vivre. C’est elle, la plus humaine.
Pas des anges. Des humains. Un système fait pour des anges ne soigne pas des humains.
Notes
[1] Mission Santé, environ 65,5 milliards en 2025-2026, autour de 42 pour cent du budget de dépenses provincial. Source : Québec, Budget de dépenses 2025-2026.
[2] En mars 2026, environ 7,3 millions de Québécois étaient pris en charge par un médecin de famille, un GMF ou une infirmière praticienne, ce qui laisse près de 1,6 million de personnes sans suivi de première ligne. Sources : Radio-Canada, 12 mars 2026, et ministère de la Santé et des Services sociaux.
[3] Grand Bond en avant chinois, 1958 à 1962, famine estimée entre 30 et 45 millions de morts par l’historiographie. URSS stalinienne, les estimations des famines et du Goulag varient largement, l’agrégat de 15 à 20 millions se situe dans le haut de la fourchette. Venezuela, PIB en baisse d’environ 80 pour cent en moins d’une décennie, plus de 7 millions de personnes ont fui, hyperinflation supérieure au million de pour cent en 2018 selon le FMI. Sources : FMI, FocusEconomics, historiographie standard.
[4] Entre le 23 octobre et le 5 décembre 2025, l’Ordre des médecins de l’Ontario a reçu 382 demandes de permis de médecins québécois et en a accordé près de 200, contre 19 demandes à la même période l’année précédente. Sources : CMAJ, janvier 2026, et Radio-Canada, 28 octobre 2025.
[5] Loi 2 adoptée sous bâillon le 25 octobre 2025. Après le recul du gouvernement, l’entente de principe de décembre 2025 bonifie de 14,5 pour cent, soit 435 millions, l’enveloppe de rémunération des médecins de famille. Sources : Radio-Canada, 4 février 2026, et L’actualité, décembre 2025.
[6] Avant la réforme, en mars 2024, le ministère de la Santé comptait 1 753 employés. Un an plus tard, le siège social de Santé Québec en compte 1 106 et le ministère 952, soit 2 058 au total. Source : La Presse, « Un an de Santé Québec », 1er décembre 2025.
[7] SAAQclic, contrat de 458 millions accordé en 2017 à un consortium, dans un programme budgété autour de 638 millions dont le coût atteint au moins 1,1 milliard d’ici 2027. Le rapport de la commission Gallant, déposé le 16 février 2026, conclut que la SAAQ a menti au gouvernement. Sources : Vérificateur général du Québec, février 2025, et La Presse, 16 février 2026.
[8] Le Québec compte 608 000 équivalents temps complet dans ses services publics provinciaux en 2025-2026, un sommet historique, et le secteur public est le principal moteur de la croissance de l’emploi depuis 2019. Sources : La Presse, 18 mars 2026, et Institut économique de Montréal, mars 2026.
Alexandre Ung est pharmacien propriétaire à Québec. Il écrit sur la santé, la gouvernance et les systèmes qui fonctionnent, ou pas.
Les opinions exprimées dans cette série sont d’ordre civique et économique, pas d’ordre professionnel. Elles ne constituent pas un avis pharmaceutique ni une publicité au sens du Code de déontologie des pharmaciens du Québec (P-10, r. 7). Le droit de tout citoyen d’exprimer ses orientations en matière de gouvernance et de politique publique est protégé par la Charte canadienne des droits et libertés (art. 2(b)), la Charte des droits et libertés de la personne du Québec (art. 3) et la Déclaration universelle des droits de l’homme (art. 19). Ce droit s’exerce indépendamment du statut professionnel de son auteur. L’article 6 du Code de déontologie impose au pharmacien de protéger et promouvoir la santé et le bien-être des patients. Analyser publiquement les causes systémiques qui menacent cette capacité est un exercice de ce devoir, pas une atteinte à la dignité de la profession.

